Parlez-vous taglish ?

Makati pluie
Samedi soir, une tablée de couchsurfers confortablement vautrés dans un restaurant de Manille, le ventre repu de riz (pour la nième fois de la journée). A grand renfort de San Miguel, la bière locale, ça papote à propos des sujets suivants :

– Quelle partie du Grand Manille épargnée à la fois par les bouchons quotidiens, les inondations durant la saison des pluies, les risques sismiques ? Aucune ? Bon.

– Existe-t-il un restaurant sans riz dans la capitale ? Provocation amusée d’un Occidental, consternation chez les autochtones.

– Mais quelle nouvelle plage paradisiaque vais-je donc pouvoir visiter lors de mes prochaines vacances ? Parce qu’avec plus de 7 000 îles à explorer, le choix s’annonce cornélien. Bataille sans fin de selfies #beach #seehowhotIlookonthebeach. De suite les locaux retrouvent le sourire.

A l’origine de ce sympathique rendez-vous pluvieux organisé au cœur de la mousson aoûtienne, Carmela interrompt ces conversations existentielles pour rappeler aux convives le thème de la soirée : initiation aux dialectes régionaux philippins.
– Vous allez apprendre quelques mots en bisaya, bicol, ilongo, ilocano, cebuano et pampangan, égrène Carmela. Ah, j’oubliais le taglish.
Haussement de sourcil général chez les novices.
– Pardon ?

Mot-valise formé à partir des termes « tagalog » et « anglais », les deux langues officielles des Philippines*, le « taglish » désigne l’alternance entre les deux au sein d’un même dialogue, d’une même phrase, ou d’un même mot (anglicisme). Car ici, il est fréquent de commencer une phrase dans une langue et de l’achever dans l’autre. Et vice-versa. Six Philippins sur dix parlant anglais, il est tout à fait possible de survivre avec la seule maîtrise de la langue de Shakespeare, du moins à Makati, prisé par les expatriés. Le reste du temps, cependant, cette particularité linguistique a de quoi déconcerter.

IMG_1213Qui parle taglish ? Tout le monde, du Philippin moyen au président Benigno « Nonoy » Aquino lors d’une allocution télévisuelle. Pour cette raison notamment, l’archipel, ancienne colonie américaine (1898-1946) et désormais principal allié de l’Oncle Sam dans la région, est parfois cité comme une exception culturelle. Ou considéré comme un pays asiatique moins authentique que les autres, de l’avis de ceux moins convaincus par les charmes du pays. Les Philippins, eux, plaisantent en disant que parler anglais trop longtemps leur fait « saigner du nez ».

Voilà pour ces quelques remarques préliminaires. Passons à la pratique : dans quelles situations est-on confronté au taglish ?

* Précision, pour les plus tatillons : si l’on se fie à la Constitution de 1987, c’est le filipino (ou pilipino), basé sur le tagalog, qui est la langue nationale de l’archipel. Fin de la parenthèse pseudo intello.

A Intramuros

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Coeur historique du Grand Manille, Intramuros concentre une bonne partie des monuments de la capitale philippine, réputée pauvre en attractions touristiques (j’y reviendrai une autre fois). De quoi susciter l’afflux, en tricycle, de guides touristiques auto-proclamés dès qu’un morceau de chair pâlichon se pointe aux portes de l’ancienne ville fortifiée. Normal, vous représentez leur gagne-pain de la journée.

La parade : refuser poliment sans se départir de son sourire. Alternative pour les plus endurants, leur répliquer en tagalog :

Hindi po. Hindi ako turista. Nakatira ako sa Manila. (Non merci. Je ne suis pas un touriste et je vis à Manille.)

Au distributeur automatique

– L’automate :  English or Taglish ?

– Le fauché (en son for intérieur) : Peu importe, raboule le fric.

– L’automate : Sorry po, lumampas na kayo sa maximum amount ng inyong weekly withdrawal. Ang inyong credit card ay blocked na para sa mga security reasons.
(Traduction : Ta CB est bloquée, pigeon.)

Dans un feuilleton à l’eau de rose

Ou une « teleserye« , ces programmes télévisés très populaires ici. En l’occurrence, le choix anglais/tagalog est d’abord lié au registre de langue. Pour faire court, l’anglais est privilégié pour les déclarations solennelles et son irruption dans le dialogue en tagalog sert parfois à renforcer la portée mélodramatique du moment.

Abrégé des règles d'emploi du taglish (capture d'écran Facebook)

Abrégé des règles d’emploi du taglish (capture d’écran Facebook)

Scène la plus classique, la confrontation entre deux nanas façon combat dans la boue de Fort Boyard. Regard hargneux de circonstance. L’enjeu, au hasard : un membre de la gent masculine.

– Hystérique n°1 : Is it true na nagdate kayo ni Francis ?
(Est-ce vrai que tu es sortie avec Francis ?)

– Hystérique n°2 : Oo. (Affirmatif).
Actually, naglunch kami sa labas (nous avons déjeuné ensemble).
Then sinabi nya (il m’a dit) :
It’s not that I don’t like Ségo. I just think she’s rather cheap…

– Hystérique n°1 : Talaga ? (Vraiment ?)
Sinabi yan ni Francis ? (Francis a dit ça ?)
Same to you Val, sinabi din niya yan sa akin na ! (Il m’a dit la même chose de toi !)
Walang hiya ka ! (Traduction momentanément indisponible pour vos chastes oreilles.)

teleserye gif

A table

Illustration de l’hospitalité de son peuple, lorsque l’on se salue aux Philippines, l’usage veut parfois que l’on s’enquiert en même temps de l’appétit de son interlocuteur.

Kuya, kumain ka na ba ? (Vieux frère, as-tu déjà mangé ?)

Suivi de l’inévitable question, en taglish donc :

Walang rice ? (Pas de riz ?)

Walang rice. Walang canin. Walang bigas. Walang palay.

Quatre façons différentes de dire « NON » au riz : dans votre assiette pour les deux premières phrases, puis au supermarché et dans les champs. Mais la première suffit pour manifester votre souhait de varier les plaisirs…

Pub TV pour Inasal, chaîne de fast-food locale proposant du riz à volonté dans ses menus.

Dans la communauté gay

Les expressions inventées au sein de la communauté gay sont parmi celles qui se répandent le plus rapidement dans le parler quotidien.

Premier exemple : si l’on dit de votre petite amie qu’elle est « exotic« , il s’agit pour votre entourage d’une manière plus au moins diplomatique de signifier qu’on trouve son comportement bizarre. A l’inverse, si vous surprenez une connaissance adresser de langoureux « boylet » à votre petit ami, c’est qu’il lui plaît. Un peu trop même.

Second exemple :  « wit » ou « wiz » pour exprimer son désaccord :

Wiz ko type (Pas mon genre).

Gets mo ba ? Pigé ?

gets mo ba

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